



Mémoires de l’eau recueille les traces laissées sur la roche calcaire du lapiaz (karst) de Tsanfleuron, en Valais, par les eaux sous-glaciaires. Moulages, empreintes et photographies rendent perceptible la mémoire de cette eau disparue du plateau, où subsistent quelques mares et une portion du glacier.














À 2 500 mètres d’altitude, sur le plateau karstique de Tsanfleuron, le glacier se retire et découvre un paysage lunaire. Durant des millénaires, la glace a poli et strié la roche, tandis que les eaux sous-glaciaires l’ont sculptée et creusée. Les formes de leur passage demeurent inscrites dans la pierre.
Depuis août 2016, Mémoires de l’eau recueille ces traces à travers des moulages en plâtre réalisés sur le terrain, des empreintes au graphite sur papier japonais et des photographies. Chaque intervention estivale nécessite une heure de trajet en voiture, puis deux heures de marche, en remontant à rebours du sens d’écoulement du glacier.
Le moulage conserve le volume en négatif; le frottage transpose les reliefs sur le papier japonais; la photographie situe les formes et témoigne des gestes. Chaque procédé produit une forme particulière de mémoire. Leur mise en relation propose une perception sensible du paysage glacio-karstique et invite à questionner ses représentations.
À travers ces gestes, le projet interroge ce qui subsiste des anciens écoulements sous-glaciaires et la manière dont leur absence peut encore devenir perceptible. La roche apparaît comme une surface d’inscription, porteuse de la mémoire de la glace et des eaux qui l’ont façonnée.
LA ROCHE COMME TRACE
À la fin de la dernière glaciation, le glacier se divisait en deux langues, l’une s’écoulant vers la vallée de la Sarine et l’autre vers celle de la Morge. À la fin du Petit Âge glaciaire, vers 1850, il a atteint son dernier maximum, à plus de deux kilomètres en aval de son front actuel.
Situé à une altitude peu élevée, il est très sensible aux changements du climat. Entre 1884 et 2025, la variation de sa longueur a été de −2 096 mètres. Sa superficie était de 2,18 km² en 2023 et son bilan de masse a été de −2,609 mètres d’équivalent en eau en 2024–2025.
À mesure que le glacier se retire, il découvre des roches moutonnées, polies et striées, ainsi que les formes creusées par les eaux qui circulaient sous la glace. La roche ne constitue pas seulement le fond du paysage : elle conserve les marques des forces, des matières et des mouvements qui l’ont traversée.
L’intensification de la pression touristique depuis les années 1990 a entraîné des atteintes au paysage, notamment la destruction de certaines formes et l’érosion des sols.
L’ARTEFACT POUR FORME VISIBLE
Lors d’un voyage en train à travers la Suisse, la visite du Jardin des glaciers de Lucerne nourrit la recherche. Dans l’attraction souterraine intitulée Monde rocheux, la pierre raconte sa propre histoire : la formation du grès de Lucerne au bord de la mer, son plissement lors de la formation des Alpes, puis son façonnement durant les périodes glaciaires.
Le toucher, les projections et le son invitent les visiteurs à traverser cette histoire de la Terre et à éprouver une temporalité qui dépasse l’échelle humaine. La roche devient matière, archive et récit.
Le dispositif révèle aussi une tension : un tunnel a été creusé à l’explosif et une importante quantité de béton a été employée afin de donner accès à la roche et de raconter son histoire. Montrer un milieu suppose de le transformer. Cette expérience interroge les moyens par lesquels un phénomène géologique peut être rendu sensible, ainsi que les gestes et les infrastructures nécessaires à sa médiation.
LE MUSÉE, SANCTUAIRE POST MORTEM
Au Musée d’histoire naturelle de l’Université de Pise, installé dans l’ancienne Chartreuse de Calci, en Italie, des dizaines de squelettes de cétacés sont conservés et exposés. Suspendus sous la charpente, ils témoignent de corps qui ne sont plus et rendent perceptibles l’échelle, la complexité et la diversité de ces animaux.
Le musée soustrait ces restes matériels à leur dispersion. En les conservant, en les classant, en les étudiant et en les présentant au public, il pérennise la mémoire des espèces et transmet les connaissances dont les spécimens sont porteurs.
Cette visite prolonge les questions apparues à Tsanfleuron: quelle valeur possèdent les traces, les fragments et les reliques pour rendre compte d’un ensemble absent? Par quels artefacts conserver la mémoire d’une entité non humaine en voie de disparition? Que peut apporter l’art à ce travail de conservation et de transmission, alors même que tout demeure en mouvement?
RECUEILLIR LA MÉMOIRE DE L’EAU
À Tsanfleuron, les formes laissées par les eaux sous-glaciaires sont recueillies par contact direct avec la roche. Le moulage en plâtre conserve leur volume en négatif; le frottage au graphite transpose leurs reliefs sur le papier japonais; la photographie documente le lieu et les gestes. Chaque procédé produit une relation différente à la trace: volume, surface ou image.
Comme les os conservés dans un musée témoignent d’un corps qui n’est plus, ces empreintes rendent perceptible une présence par ce qu’elle a laissé derrière elle, sans prélever de matière sur le site.
Le projet expérimente les moyens de pérenniser et de transmettre la mémoire de ce qui disparaît. Il interroge la capacité de l’art à conserver des signes, à rendre une absence perceptible et à restituer au public une expérience sensible du territoire glaciaire.
COURANT
«Les glaciers se raréfient, pourtant les roches continuent de signer les contours de l’eau jadis écoulée. Les courants sous-glaciaires ont transformé les surfaces les plus dures et les plus lisses en grappes d’ovales convexes, sculptées par l’érosion.
L’amour se volatilise, mais quelque part en demeure la trace, et son passage façonne à jamais celles et ceux qu’il traverse.
Quelqu’un tirera un jour un moulage de mon cœur asséché. Il y trouvera les chemins que la joie et les larmes ont tracés, des vagues et des méandres que j’interprète aujourd’hui comme les signes d’une existence chaotique et non linéaire, et qui figurent la vie traversant et irriguant les organismes vivants.
Puis-je me désaltérer à sa source avant qu’elle ne disparaisse à jamais?»
— Laurence Piaget-Dubuis
BIBLIOGRAPHIE
GLAMOS, Glacier de Tsanfleuron, données glaciologiques, www.glamos.ch/fr/factsheet#/B22-01
— Emmanuel Reynard, Sonia Morand et Thomas Ammann, Protection et mise en valeur touristique d’un site géomorphologique: la région du Sanetsch (Valais, Suisse), dans Géomorphologie et tourisme, IGUL, Lausanne, 2003, p. 35–52
— Batimag, Un tunnel de béton pour explorer le temps au Jardin des glaciers de Lucerne, 2021
— Jardin des glaciers, Monde rocheux, Lucerne, gletschergarten.ch
— Musée d’histoire naturelle de l’Université de Pise, galerie des cétacés, msn.unipi.it


CRÉDIT
Laurence Piaget-Dubuis / Watergaw, Mémoires de l’eau, glacier de Tsanfleuron, VS, CH, 2016–2026
EN SAVOIR +
18 — 20/09/26, Mémoires de l’eau, installation, Espace Parallèle, St-Maurice. En savoir +
Feuillet d’exposition
