
«In harmony with nature»
Une tête de poisson jetée sur les pavés du marché du Rialto à Venise interroge notre regard sur le vivant. Comment un animal sauvage est-il devenu une ressource standardisée, produite à grande échelle et présentée comme étant «en harmonie avec la nature»?


28 février 2026, Pescheria de Rialto, Venise. Dans ce marché historique de la ville aux 435 ponts, une tête de bar ou loup (Dicentrarchus labrax) gît sur le sol avant qu’un goéland ne l’emporte. Plantée dans sa branchie, une étiquette verte en plastique alimentaire, simulacre de végétal, porte le slogan «in harmony with nature»¹ en caractères Bauhaus, une typographie créée en 1969.
Derrière l’image d’un marché traditionnel de la ville apparaît une réalité contemporaine. À la fin du XIXe siècle, près de 160 poissonniers étaient en activité à Venise. En 2020, le marché comptait 16 emplacements dédiés à la vente de poisson. Désormais, ce sont les commerçants qui se rendent vers trois heures du matin au marché de gros de Tronchetto pour effectuer leurs achats, avant de rejoindre Rialto et d’installer leurs étals. À la fin de la matinée, une montagne d’emballages s’accumule sur le quai, révélant la logistique commerciale.
Cette scène inspire l’installation Le goéland et le bar qui a perdu la tête. Sous la forme d’un cabinet de curiosités, elle interroge les manières dont nous observons, décrivons, classons, transformons et consommons le vivant animal.
- Cette photographie documente une scène réelle. Son contenu n’a fait l’objet d’aucune modification: l’étiquette «in harmony with nature» était présente au moment de la prise de vue et n’a pas été ajoutée numériquement.
DE L’ANIMAL AU PRODUIT
Trois époques, trois manières de regarder et de représenter le même animal en 2 370 ans, de l’être vivant au produit de consommation.

Vers 343 av. J.-C., le vivant décrit (Aristote)
Dans Histoire des animaux, le philosophe grec mentionne à plusieurs reprises le λάβραξ (labrax), notamment à propos de son anatomie, de son alimentation, de sa reproduction, de ses réactions aux conditions du milieu et de ses relations avec d’autres poissons.

1750, le vivant classé (Gronovius & Linné)
En décembre 1750, des pêcheurs de Katwijk, aux Pays-Bas, capturent des bars que Johannes Frederik Gronovius observe, mesure et dissèque. Sa description est publiée en 1751 dans Acta Societatis Regiae Scientiarum Upsaliensis.

En 1758, Carl von Linné s’appuie sur ce travail pour attribuer à l’espèce le nom Perca labrax. Le corps observé devient un spécimen inscrit dans un système de classification.

2026, le vivant standardisé (l’aquaculture mondiale)
Aujourd’hui, le bar circule dans des filières mondialisées où le vivant est calibré, tracé et normalisé. La tête photographiée porte l’étiquette de l’installation d’élevage en mer Kornat Ittica, en Croatie. Un peu plus loin sur le marché, sur d’autres étals, des caisses de bars élevés en Turquie et importés en Italie portent des données de traçabilité: poids, calibre, température, numéro de lot, dates de production et de péremption, certifications, exportateurs et importateurs.


PARADOXE DU SAUVAGE
Là où le naturaliste décrivait l’anatomie complète, nous ne trouvons plus qu’une tête coupée, un corps absent et, autour d’elle, une pile d’emballages.
Un paradoxe marque notre époque: tandis que la biodiversité sauvage s’effondre sous l’effet de multiples pressions, dont le changement climatique et la surexploitation marine, une part du vivant destinée à la consommation est sélectionnée, élevée et produite à très grande échelle.



RENDRE VISIBLE L’INVISIBLE
Les images cadrent et hiérarchisent le monde. Elles rendent visibles certaines formes tandis que d’autres — la mort, les filières de production, la chaîne logistique — restent absentes de la culture visuelle. Découpé, préparé et emballé, l’animal devient un produit dissocié du corps dont il provient. Sa mise à mort et les gestes de sa transformation sont soustraits au regard du consommateur.
Le goéland et le bar qui a perdu la tête s’inscrit dans un glissement: de la nature morte picturale du XVIIe siècle, qui composait le corps animal comme motif esthétique, à une nature morte contemporaine inscrite dans une époque où l’extinction des espèces est une réalité concrète.
En exposant frontalement cette tête de poisson et la présence explicite du sang, l’œuvre résiste à la fois à l’esthétisation et à la provocation. Elle rend perceptible ce qui est habituellement neutralisé par les récits d’une nature idéalisée et les stratégies commerciales de greenwashing.


AJUSTER NOTRE VUE
Présenté dans la vitrine d’Acuitis, maison d’optique et d’audition, ce travail entre en résonance directe avec un lieu dédié aux sens. Il ne s’agit plus seulement de permettre de mieux voir et entendre, mais de questionner les filtres qui construisent nos représentations. Regarder autrement le vivant, c’est interroger les relations que nos pratiques engagent.
ART EN VUE
Le regard traverse ainsi le projet jusque dans son contexte d’exposition. Proposé dans le cadre d’Art en vue à Sion, Le goéland et le bar qui a perdu la tête quitte l’espace traditionnel de l’art pour prendre place dans le champ de vision des passants. «Quand la rue devient galerie, l’art devient quotidien.» Le nom même de l’événement prolonge l’installation: voir, donner à voir et rendre visible ce qui échappe habituellement au regard.
ILLUSTRATIONS
— Fig. 16. Émile Dottrens, Schéma de la circulation du sang chez les poissons, tiré de Poissons d’eau douce. I. Des lamproies aux salmonidés, Les Beautés de la Nature, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel et Paris, 1951
— Fig. 59. Émile Dottrens, Œil de poisson, tiré de Poissons d’eau douce. II. Des Siluridés aux Cyprinidés, Les Beautés de la Nature, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel et Paris, 1952
— Pêcheur, tiré de Fritz Funk, Le Pêcheur en Suisse, Des joies de la pêche et de son art, Payot, Lausanne, 1945
— Perca labrax Linnaeus, 1758 (= Dicentrarchus labrax), syntype, spécimen 1853.11.12.1, peau montée sur papier, collection Zoology, Natural History Museum, The Trustees of the Natural History Museum, London
— Fig. 1. F. Boulineau-Coatanea, Schéma de la composition du régime alimentaire moyen du bar, tiré de Régime alimentaire du bar (Dicentrarchus labrax, Serranidae) sur la côte atlantique bretonne, Bulletin du Muséum national d’Histoire naturelle, 2e série, t. 41, n° 5, 1969 (1970), p. 1110
BIBLIOGRAPHIE
— Aristote, Historia animalium, éd. Immanuel Bekker, Aristotelis Opera, vol. IV, Oxford University Press, Oxford, 1837
— Johannes Frederik Gronovius, Pisces duo. Descripti a Jo. Fr. Gronovio, Acta Societatis Regiae Scientiarum Upsaliensis, vol. V, p. 36–42, pl. IV, 1751
— Carl von Linné, Systema Naturae per Regna Tria Naturae, 10e éd., vol. I, Stockholm, 1758
CRÉDIT PHOTO
Laurence Piaget-Dubuis / Watergaw, Le goéland et le bar qui a perdu la tête, La Pescheria, Rialto, Venise, Italie, 28/02/2026
INSTALLATION
Laurence Piaget-Dubuis / Watergaw, Le goéland et le bar qui a perdu la tête, Cabinet de curiosités, installation: impression sur textile, papier, épingle à insectes et étiquette alimentaire originale en plastique, Sion, CH, 01/09/2026
EN SAVOIR+
04/09 — 04/10/2026, Laurence Piaget-Dubuis / Watergaw, Le goéland et le bar qui a perdu la tête, Art en vue (vitrine Acuitis), Galerie Les Dilettantes, Sion, CH.
Feuillet d’exposition
